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LA DESTRUCTION DE L’UNIVERSITÉ

PAR Philippe Poirrier
lundi 19 octobre 2015

Christophe Granger, La destruction de l’université française, Paris, La Fabrique, 2015, 176 pages. 13 Euros.

Le 16 octobre dernier, quelque 4000 manifestants battaient la rue parisienne afin de dénoncer les politiques d’austérité qui affectent les universités. Les médias, prompts à montrer des images d’amphithéâtres surchargés, poussaient assez peu l’analyse. Le grand mérite de l’essai de Christophe Granger, un jeune historien qui a vécu de l’intérieur les évolutions récentes de l’université, est d’inscrire cette « crise » dans une moyenne durée, et de donner les clefs pour en comprendre les principaux ressorts. L’analyse sonne juste et s’appuie sur de nombreux travaux en sciences sociales qui permettent une contextualisation fine. Depuis deux larges décennies, en France, mais aussi dans la plupart des pays européens, l’Université est soumise à des logiques ultralibérales qui avancent à peine masquées sous le label d’ « économie du savoir ».

L’ « autonomie des universités », actée par la loi de 2007 et célébrée par la droite libérale comme une rupture historique, conduit à un retrait de l’Etat ; et à une soumission grandissante des politiques universitaires aux intérêts privés. La partie de l’ouvrage, l’une des plus réussie, consacrée à la précarité des personnels, et notamment des jeunes docteurs, est éclairante. Ces 40 000 précaires, pourtant hautement qualifiés, dont la croissance est structurellement liée à la nouvelle politique de recherche par projets, sont le symbole d’une véritable catastrophe sociale, qui affecte toute la profession universitaire.

L’université française, à l’image d’autres secteurs des arts et de la culture, sort profondément dérégulée de cette « modernisation », présentée comme inéluctable, imposée par des acteurs économiques. La logique utilitariste remet en cause les missions traditionnelles de l’Université et son indépendance ; fragilise notamment les sciences humaines et les humanités. Depuis 2012, la gauche dont les élites sont issues du système des Grandes écoles, n’a fait que renforcer ce processus, et désespérer encore davantage une communauté universitaire de plus en plus clivée. Christophe Granger n’est pas pour autant résigné, et plaide pour un sursaut de la communauté universitaire afin de résister à cette liquidation programmée. A lire d’urgence, et à méditer.

Philippe Poirrier