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L’EUROPE COMME IDEE ET COMME SENTIMENT

PAR Philippe Pujas
mercredi 30 janvier 2019

Bernard Henri Levy a pris l’initiative de faire signer par quelques grands noms des lettres européennes un manifeste pour l’Europe*, en prélude à une grande tournée qu’il va faire à travers le continent pour dénoncer les populismes. A l’Europe des populismes, il oppose l’Europe de l’Idée. L’Europe, affirme-t-il, ne peut être qu’une Idée.

Cela nous rajeunit beaucoup. Il y a presque cent ans, un autre intellectuel, Julien Benda, dans son « Discours à la nation européenne », plaidait pour l’Europe comme Idée contre l’Europe du sentiment. Il écrivait, fidèle à son rationalisme de choc : « Dites à l’Europe qu’elle ne se fera pas sans quelque dépréciation du monde sensible ».

On retrouve cet esprit dans le texte qu’a fait signer BHL. Les co-signataires disent leur « foi en cette grande Idée dont ils ont hérité et dont ils ont la garde, la conviction qu’elle seule, cette Idée, a eu la force, hier, de hisser nos peuples au-dessus d’eux-mêmes et de leur passé guerrier et qu’elle seule aura la vertu, demain, de conjurer la venue de totalitarismes nouveaux ». Et ils prétendent « sonner l’alarme contre les incendiaires des âmes qui, de Paris à Rome en passant par Dresde, Barcelone, Budapest, Vienne ou Varsovie jouent avec le feu de nos libertés ». Et pourtant, ce que nous ont appris ces dernières années et les mouvements qui ont traversé l’Europe, c’est bien que l’Idée ne suffit pas à rassembler, que pour exister, l’Europe a besoin de chair, de rapport à des terres, à des coutumes, à des modes de vie. Que, pour cette raison notamment, les nations résistent. Que c’est peut-être mesquin, comme le déplorait Benda, mais que c’est la vie, et que la vie est peut-être moins terrifiante que l’Idée, qu’elle est en tout cas plus attirante, plus colorée, moins sèche et asséchante…

A défaut de le comprendre, l’Idée se dresse contre les peuples. La liste des villes par lesquelles BHL fait passer les « incendiaires » qui « jouent avec nos libertés » comprend, on l’a lu, Barcelone. Comment les signataires conçoivent-ils la liberté à Barcelone ? Sont-ils prêts à défendre celle des responsables politiques et culturels en prison depuis plus d’un an pour avoir revendiqué l’indépendance ? Comment conçoivent-ils la liberté des Catalans dont la majorité est favorable à l’indépendance ? La liberté ne doit-elle se concevoir qu’à l’usage exclusif de celles et ceux qui pensent bien, qui ont la bonne Idée ? BHL et ses amis savent-ils que la Catalogne est la région d’Espagne qui a le plus défendu les droits des migrants ? Ou bien ne veulent-ils pas le savoir parce que ça ne coïncide pas avec leur Idée ? Et avec quelles libertés jouent-ils eux-mêmes ? L’Europe va mal. Elle a besoin d’intelligence, elle a aussi besoin de sensibilité. Elle ne peut se construire que sur un alliage de raison et de sentiment. Elle a besoin de savoir que ce qu’elle défend et met en commun, c’est un héritage autant qu’un projet : l’héritage de certaines manières d’être, de coutumes, de langues, de rapports à un territoire local, d’une diversité qui lui est consubstantielle ; le projet d’exister dans le monde avec la conviction que tout cela mérite de ne pas être balayé. C’est si on refuse de le voir qu’on s’expose au pire. L’Idée aussi peut être incendiaire…

* « Il y a le feu à la maison Europe », texte publié dans Libération le 25 janvier

Philippe Pujas