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UN HAVRE DE PAIX

lundi 10 juin 2019

Une affaire de famille, et même de familles : un père et ses fils, un kibboutz, Israël. Les trois indissolublement liés, soudés par un état de danger permanent. C’est l’histoire que raconte le premier long métrage de l’Israélien Yona Rozenkier, Un havre de paix.

Le père est mort, et on l’enterre. Mais il est toujours présent dans son absence, et tyrannique dans ses dernières volontés. Difficile de ne pas penser au pays, si exigeant : "Quand tu es né en Israël, ce grand ethos d’être Israélien, le sionisme, te surveille comme s’il te regardait par-dessus, nous confie Yona Rozenkier. Il est très difficile de t’en détacher, quand depuis que tu es né c’est cet ethos qui est injecté dans les veines." Il dit aussi : "Israël est un Etat créé après la Shoah. Tout le poids historique que tu as quand tu grandis comme ça, c’est quelque chose de très lourd sur tes épaules. C’est toi qui dois continuer le peuple, toi qui dois le protéger, si tu es un homme". Et c’est là toute la question que pose le film. Nous sommes en 2006, Israël est en guerre avec le Liban, le dernier des trois frères est mobilisé. Partir, refuser de le faire ? Le débat est vif entre les deux aînés…

C’est qu’il y a l’histoire d’un pays où la guerre est comme une toile de fond, où tant d’hommes ont dû se battre génération après génération : « Le film est écrit sur ça. Je voulais parler de cette transmission de père à fils, de frère à frère. A certains moments, en Israël, c’est d’avoir fait l’armée qui te définit en tant qu’homme. Si c’est ça, la définition d’un homme, alors un homme doit être violent ». Une violence qui ne laisse pas indemne. Elle a multiplié le nombre de traumatisés. « Je suis un post-traumatique de l’armée »,avoue Yona Rozenkier, dont le film est pénétré par ces traumatismes.

Est-ce le prix à payer pour la sécurité du pays ? Ou bien le pays, parfois, est-il excessif comme l’est le père dans ses dernières volontés, où il expose ses fils à un danger déraisonnable ? Toutes les guerres sont-elles justifiées ? Le consentement au sacrifice du sang, aux traumatismes subis dans les combats, trouve ses limites dans cette dernière question. « Quand tu vas à la guerre, tu sais que tu peux mourir. Et tu penses que cette guerre-là n’est peut-être pas indispensable, qu’elle vient du comportement d’un gouvernement et non d’une parole divine. »

Le cœur du film, c’est la famille. Yona Rozenkier avoue : « J’aime beaucoup mon pays, mais j’aime encore plus mes frères ». Et c’est là, sans aucun doute, le ressort profond du film. C’est en famille qu’il a tourné le film, à partir d’un souvenir commun, le moment passé ensemble en 2006 dans le kibboutz de leur enfance, alors que la guerre était à leurs portes et qu’ils étaient mobilisables tous les trois. Les trois frères de l’histoire sont interprétés par deux de ses frères et lui. De quoi introduire dans l’esprit du spectateur une ambiguïté qui ne déplait pas au réalisateur, argue-t-il. Comme il avance qu’ il a pu demander à ses frères Yoel et Micha des choses qu’il n’aurait pas pu exiger de comédiens professionnels, comme le fait de plonger à huit mètres de profondeur dans une eau froide. Ou comme il souligne que les trois frères étaient dans la vie dans des positions qui leur permettaient de se couler dans leurs personnages : « Moi je ne suis plus dans les réserves mais mes frères y sont ». Mais la vérité la plus sûre est dans cet aveu : « J’ai pensé que s’ils jouaient quelqu’un qui se pose des questions, ils ne partiraient peut-être pas automatiquement quand ils seraient appelés ».

Avec Un havre de paix, Yona Rozenkier n’en a pas fini avec les histoires de famille. Son prochain film, Décompression, dont le tournage devrait commencer l’année prochaine, sera un road-movie racontant la traversée d’Israël par un père et son fils. On ne sort pas des obsessions du réalisateur : le père est un post-traumatique de la guerre de 1973, alcoolique. Sur le tracteur qu’il a parié de conduire en une semaine du nord au sud du pays, comme il l’avait fait dans les années 70, il forme un attelage explosif avec un fils dépressif, qui le déteste, mais qui le suit pour lui obtenir la signature dont il a besoin pour disposer d’un ancien appartement familial à Varsovie. "Ce sera très drôle et très triste", espère Yona Rozenkier.

En salle le 12 juin