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CHARLOTTE PERRIAND, SON MONDE, SES AMIS

mardi 8 octobre 2019

L’exposition que la Fondation Vuitton consacre à Charlotte Perriand est la plus belle surprise de ce début d’automne. Certes, on pouvait s’attendre à être intéressé, le parcours de Charlotte Perriand, pendant le quasi-siècle qu’a duré sa vie – elle est née en 1903 et morte en 1999 – l’œuvre qu’elle a produite, promettaient. Mais il n’est pas facile d’exposer des objets mobiliers hors de tout contexte. L’exposition franchit l’obstacle en faisant vivre ces œuvres dans leur environnement, leur siècle et les arts de ce siècle.

Les commissaires de l’exposition, Sébastien Cherruet et Perrine Perriand-Barsac, fille de Charlotte, ont trouvé la solution dans la vie même de Charlotte Perriand, la diversité de ses talents et la richesse de ses amitiés. Et ils n’ont pas lésiné sur les moyens, reconstituant des ensembles, jusqu’à la belle « maison au bord de l’eau » conçue en 1934 comme petite maison de loisir, et installée avec bonheur devant la cascade de la Fondation.

Diversité des talents ? Charlotte Perriand fut un des premiers grands noms du design, créant des meubles qui n’ont pas perdu un siècle plus tard de leur modernité, à commencer par l’iconique chaise longue basculante de 1929. C’est ce génie dans la conception du mobilier qui attira l’attention de Le Corbusier, fit d’elle son associée alors qu’elle n’avait que 24 ans. La voilà lancée dans la grande aventure de l’architecture moderne, aux côtés d’un des plus grands, qui lui confie l’architecture intérieure de ses réalisations. Elle s’avancera elle-même dans la conception de bâtiments. On peut voir dans l’exposition deux modèles emblématiques de son inventivité, le « refuge tonneau » conçu en 1938 et la « maison au bord de l’eau ». Elle interviendra même plus tard dans l’immense projet immobilier des Arcs, en Savoie. On est alors dans les années soixante, la grande décennie des stations de sports d’hiver, et elle y apporte la patte de son talent, soucieuse d’intégrer les immeubles dans le site, comme on peut intégrer du mobilier dans un appartement : question de compréhension de ce qu’est un espace. Et la montagnarde qu’elle est comprend bien cet espace-là…

Tout cela est très bien raconté et représenté dans l’exposition, avec la reconstitution d’ensembles. Mais c’est aussi mis en situation avec le travail des artistes qui furent ses amis, et qui accompagnent et soulignent les œuvres de Charlotte Perriand. Ces amis ont nom Picasso, Calder, Fernand Léger surtout, qui lui fut très proche. C’est un vif plaisir de voir toutes ces œuvres, si bien accordées aux siennes, si représentatives d’une époque créative. Magnifique Fernand Léger, avec qui elle combattra dans les années trente pour la justice sociale, pour l’Espagne républicaine, pour la vie. Il y a, aussi, les peintures de Le Corbusier, trop souvent sous-estimées, et elles aussi porteuses du climat d’une époque. Et quelques autres : de belles sculptures de Laurens, notamment.

L’un des effets heureux de cette exposition est de mettre en valeur comme ils ne l’avaient jamais été les espaces d’exposition du bâtiment conçu par Frank Gehry. Elle en occupe toutes les salles, et tire parti des extérieurs. Et puis, le dialogue entre la vision très sûre de l’espace qu’avait Charlotte Perriand et celle de l’architecte américain est fécond. Gehry lui-même, dans le catalogue de l’exposition, évoque sa relation avec l’œuvre de Charlotte Perriand,, qu’il a pour l’occasion regardée de plus près et redécouverte. Il souligne notamment sa capacité à travailler à toutes les échelles, et la variété des matériaux et des techniques qu’elle avait su utiliser. L’architecte de la Fondation Vuitton y voit l’effet de « sa curiosité pour le vaste monde », un monde qu’elle sentait si bien qu’elle avait su prendre du recul par rapport au trop dogmatique « style international » régnant.

L’exposition plait aussi à Perrine Perriand, la fille de Charlotte, qui apporte sur sa mère de précieux témoignages. Elle aussi souligne son insatiable curiosité et son goût de la vie, qui est aussi goût de travailler, en tout, pour l’être humain. « L’obsession de Charlotte, écrit-elle, était de construire pour le plus grand nombre, d’apporter les bienfaits de la modernité à tous ». Une leçon à méditer pour les créateurs d’aujourd’hui, ou ceux qui se disent tels…

Le monde nouveau de Charlotte Perriand

Jusqu’au 24 février 2020

Fondation Louis Vuiiton 8 avenue du Mahatma Gandhi Paris 16è

Illustr.1 : Charlotte Perriand sur sa chaise longue basculante

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