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INDIA SONG, SA MUSIQUE…

mardi 13 octobre 2020

India Song, film de Marguerite Duras (1975) ressort en salle et en DVD, en version restaurée. India Song, sa musique, celle du début des années soixante, celle du nouveau roman, la belle aventure de ces années-là… Le nouveau roman, c’est une tentative de raconter autrement des histoires, sans linéarité, par pièces de puzzle qui éclairent les événements très progressivement, et c’est une langue musicale. Le nouveau roman s’est essayé au cinéma, et y a magnifiquement réussi. On connaît ses deux réussites majeures : Hiroshima, mon amour (1959) et L’année dernière à Marienbad (1961). India Song, quatorze ans plus tard, est de la même veine.

Les trois films sont liés par une sorte de fil. Hiroshima, mon amour est signé Alain Resnais, sur un scénario et des dialogues de Marguerite Duras. Alain Resnais réalise aussi L’année dernière à Marienbad, sur un scénario et des dialogues envoûtants d’Alain Robe-Grillet ; on y découvre Delphine Seyrig, parfaite dans son personnage énigmatique. Et on retrouve, aussi énigmatique, Delphine Seyrig dans India song, écrit et réalisé par Marguerite Duras.

Dans India Song, il y a l’épouse de l’ambassadeur aux Indes, Anne-Marie Stretter. Elle traverse les salons de l’ambassade, hante de son esprit les tennis et les bords du Gange, se laisse aimer par les jeunes diplomates, et on ne voit pas qui d’autre que Delphine Seyrig pouvait interpréter le rôle. Le deuxième personnage, c’est le vice-consul de France à Lahore, dont il a été éloigné parce que, peut-être, le climat des Indes peut rendre fou. Etre fou n’empêche pas d’être amoureux, et cela peut nourrir le drame. Lui, on l’a vu dans d’autres films des figures du nouveau roman, en particulier chez Robbe-Grillet. C’est Michael Lonsdale, qui vient de disparaître. Lui aussi traverse le film entre présence et absence, se glisse, observe, médite, jamais à sa place. Deux visages marquants à la limite de l’impassibilité, deux voix inoubliables, musicales. Il y a aussi, intermittente et obsédante, la voix de l’Asie souffrante, celle d’une mendiante, de ses cris.

Avant le film, il y a eu une pièce de théâtre, India song, en 1973, et, aussi, en 1966, un roman, Le vice-consul, avec lequel il est fascinant de comparer le film. Ce qu’on voit dans la comparaison : ce qui en fait l’unité. Des deux côtés, il y a le langage spécifique de l’art, cinéma et roman. Mais il y a dans les deux le même processus narratif, envoûtant et efficace, la même recherche de musique, la même attention aux objets, la même place faite à la beauté, de l’image et du texte. Un texte plus concis dans le film, où l’image parle beaucoup. L’une des figures majeures du nouveau roman, Michel Butor, soulignait qu’au cinéma comme dans le roman, le découpage était essentiel. On peut le dire tout particulièrement pour ce cinéma issu du nouveau roman.

Le nouveau roman a eu ses années de gloire, presque hégémoniques, et son prix Nobel de littérature, Claude Simon. Et puis, il s’est effacé : pas de postérité, et la victoire écrasante de la narration traditionnelle imposée par le rouleau-compresseur américain, simple dans sa construction comme dans son style. India song, c’est aujourd’hui, avec son retour dans les salles, le rappel nostalgique qu’autre chose était possible, et que ce n’était pas si mal…

En salle le 14 octobre

DVD Tamasa

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