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LA LIBERTÉ DES FEUILLES

PAR JACQUES BERTIN
samedi 30 octobre 2010

On a beaucoup parlé des Roms, ces derniers temps. Certes, ce n’est pas un sujet pour Policultures mais son traitement par les médias oui, il me semble. Car voilà une affaire terriblement symptomatique de la culture française d’aujourd’hui !

Que s’est-il passé ? Une phrase du Président. Et aussitôt le déchaînement médiatique. Un déluge, un délire, une mousson.

J’en suis resté ahuri ! Je m’attendais à ce que des nuées de journalistes se précipitent dans la province, les banlieues, les bourgades perdues et les chemins vicinaux pour en rapporter des faits, des questions, des témoignages. Vrai ? Pas vrai ? Y a-t-il un problème ? Quel est le problème ? Non pas le problème de la phrase, mais celui de la réalité de la vie des Roms et des Gens du voyage. Allons voir et allons interviewer le maire de la petite ville, le responsable associatif, le médecin de campagne, que sais-je ! Je pensais qu’on alignerait les pourcentages de scolarisation, l’état des sanitaires dans les espaces d’accueil de nomades, l’âge du premier enfant, les statistiques des (prétendus) larcins…

Rien de tout ça. Nous n’avons eu que des “ libres opinions ”, des “ réactions ” de philosophes, de vedettes et d’humanitaires : halte au racisme, non à la déportation, stigmatisons ces xénophobes ! Il fut instantanément présupposé que les Gens du voyage étaient victimes de l’exclusion et que les Français étaient en général des salauds. Et suivaient les mots juteux, déportation, heures sombres (forcément…), avec, bien sûr, et encore une fois et mille fois le populisme, le mot qui sert à tout désormais, la clé universelle. Lorsque des journalistes se sont déplacés, c’était en Roumanie ! Pour nous parler des conditions de vie de ceux qui ont été renvoyés chez eux et qui se préparaient à revenir. Ainsi le sujet a-t-il été absolument occulté par la presse française et nous avons assisté à un ratage monumental et je dirai même plus : historique ! Un thème tout frétillant pour les écoles de journalisme ! Une question de cours !

Sauf que la logorrhée a mis en évidence la distance immense entre le réel, le peuple, les gens et l’intelligentsia parleuse. Cette affaire aura encore élargi le fossé. Et voilà le drame de la culture d’aujourd’hui. Je ne sais si montrer la trahison des élites était le but de monsieur Sarkozy ; mais si oui, il a bien joué.

L’écrivain Marc-Edouard Nabe vient de publier un livre en auto-édition. Bien. Pourquoi pas ? Mais voilà qu’il se présente comme quasi l’inventeur de la chose et ça, c’est comique. Il y a environ cinquante ans qu’à la suite de Béart et de Mouloudji (sauf erreur de mémoire) les auteurs-compositeurs-interprètes de chansons ont commencé à se produire eux-mêmes. Ils sont maintenant des milliers qui pratiquent ainsi ! Quant à moi, je le fais depuis trente ans et je me suis mis aussi, ces dernières années, à éditer mes livres. Et on s’édite, contrairement à Nabe, sans insulter les libraires (qui me semblent exercer un métier utile) ni les disquaires (il n’y en a plus et on le regrette bien). Il s’agit pour nous de publier sans attendre la permission, de ne pas dépendre du goût des autres, de nous libérer du (gros) commerce et des milieux parisiens. Que Nabe se joigne à nous, c’est très bien. Mais faudrait quand même pas jouer les découvreurs, mon vieux. Merci d’avance.

Restons sur ce sujet. L’autonomie, c’est la condition première, lorsqu’on veut créer. Si je rencontre un jeune artiste, qu’est-ce que je lui dis ? Juste ceci : si tu veux durer, rends-toi autonome. C’est tout simple et on n’en fait pas un numéro de cirque. Si on ne veut pas ou plus errer, langue pendante, dans les couloirs du tout-Paris, si on ne veut pas jouer à la tombola du succès (mes chances, ma gueule, ma faconde, ma révolte, mon humour, mes subventions, mes relations, ma conformité, ma veulerie…), on s’auto-édite, on s’auto-produit et basta. On peut le faire pour convenances personnelles, ou pour avoir la paix, ou par simple modestie, parce qu’on doute de sa propre valeur, ou pour conserver ses droits, pour rester son patron, par animosité envers l’industrie culturelle et la nullité radiophonique et le conformisme du CNL et la pusillanimité intellectuelle des comités de subventionneurs, ou si on est un mauvais coucheur ou quelqu’un qui ne sait pas parler dans un micro, ou si on s’en fout, ou par lassitude, ou parce qu’on n’aime pas prendre le train, parce que Paris est éreintant, parce qu’on aime trop l’odeur des lys*, parce qu’on ne supporte plus la cordialité feinte avec les journaleux, ou à tort, ou à raison, bref. L’autonomie, c’est la liberté.

Pour le son, pour le livre, la scène et les arts plastiques, les conditions techniques modernes (et les coûts) permettent aujourd’hui de publier de façon autonome. Certes, l’autonomie coûte cher à l’impétrant mais sans doute moins que les échecs (innombrables) dans les structures professionnelles et le vedettariat.

Même le professionnalisme doit être remis en question. Il faudrait recommencer à en parler. Parler du professionnalisme comme seul horizon et de la ridiculisation de l’amateurisme dans les dernières décennies. Vaut-il mieux être un comédien amateur qui, ayant un bon métier par ailleurs, s’éclate trois soirs chaque semaine ? Ou un professionnel malheureux, prêt à vendre son âme pour n’importe quel cacheton et qui tristoune dans sa piaule d’intermittent ?

Et puis, on peut haïr la culture officielle, devenue aussi pesante et normalisatrice qu’il y a un siècle. On peut détester les opinions dominantes chez les cultureux, l’obligation de mettre un mot sur cinq en anglais pour pas sembler archao-prévichyste. On peut souhaiter n’être pas obligé de faire semblant d’être “ en rupture ” ni d’aimer le rock et l’art contemporain. On peut ne pas aimer être conforme, leur ressembler.

…Par orgueil démesuré ou par fierté simple. Parce qu’on recherche moins la gloire que l’essentiel. Parce que la célébrité est une pute…

On ne saurait trop conseiller à un jeune artiste cette voie, celle de la liberté, la dignité et la passion. Bien entendu, le manque de moyens financiers pour la réalisation des œuvres est et sera un handicap majeur. Mais un refusé du métier d’aujourd’hui est dans le même cas, même s’il a naguère couché avec le succès ! Jeunes artistes, dites vous que c’est la tombola ou l’autonomie. Ne choisissez pas la tombola ! JB

* - Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ? - L’odeur des lys ! La liberté des feuilles ! - Tu périras d’oubli et dévoré d’orgueil… (René Guy Cadou)