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Propos d’hiver

PAR JACQUES BERTIN
dimanche 6 février 2011

Langues étrangères. L’enthousiasme que mettent certains à vouloir apprendre l’anglais à nos petits enfants est bien émouvant. Mais - que dis-je ! - pas seulement l’anglais ! Pourquoi pas une troisième langue ? A trois ans ? Pourquoi pas deux ans ? Plus on est jeune et plus c’est facile (affirment-ils).

Ces gens ont bien raison ! Les langues s’apprennent comme rien, dès le berceau ! Il n’y a que la nôtre, la française, qui est, ah, bien difficile à assimiler. Dix ou vingt années de leçons et de pratique quotidienne n’y suffisent pas, généralement. Mais pour toutes les autres langues : quelques jours (avec des méthodes vraiment actives, cela va de soi) et hop ! Ma conclusion : tout ce temps perdu à peiner sur le français ne pourrait-il être utilisé plus astucieusement à l’apprentissage de cinq ou six autres langues ? Dix ?

Tunisie. Voilà que la Tunisie nous pose un problème, à nous, Français. Il y a une dizaine d’années maintenant que nos meilleurs journaux et nos grands intellectuels nous expliquent que le peuple n’existe pas, que ce n’est pas un concept et que cet artifice littéraire doit être désormais évité car il ne peut qu’avoir une mauvaise influence (frilosité, repli sur toi et autres formes de ringardise allant contre les intérêts de euh l’économie ; et finalement : populisme, oui, surtout, populisme). Donc le peuple est supprimé ; voilà au moins une bonne chose de faite. Ca va certainement aller beaucoup mieux, maintenant.

Quand soudain les Tunisiens se révoltent (ils ne lisent pas les journaux français et ils ne connaissent donc pas la nouvelle…) Avant qu’on ait eu le temps de leur expliquer que le peuple n’est qu’une expression passéiste, ils se transforment en, mais oui, peuple, ils convoquent le mais oui peuple, ils font du mais oui peuple à hue et à dia et à tire-larigot ! Et ce con-là (le peuple tunisien), ignorant qu’il n’existe pas, fait une révolution ! Pas très scientifique, comme révolution, vraiment !

Sans parler du côté populiste…

Céline. Le Ministre de la culture supprime Céline de la liste des célébrations nationales. Fallait-il, ou fallait-il pas, “ censurer ” Céline ? Là, je vais être net. L’idée que le talent littéraire pourrait se situer au dessus de l’humanité est une idée parfaitement répugnante ; normalement, je devrais même pas me poser cette question, n’ayant pas assez de temps, dans ma vie d’homme, pour tout un tas de problèmes graves et d’œuvres belles ou d’écrivains de talent n’ayant jamais appelé au meurtre.

Cette question, posons-la autrement : Céline étant le père de la future épouse de mon fils, je lui serre la main mollement ou je l’embrasse avec effusion, en raison de son immense talent ? Céline s’invitant à dîner chez moi, je dis oui ou merde ? Céline cherchant à vous emprunter mille balles pour tuer des Juifs – mais avec beaucoup de talent, par ailleurs, vous répondez par oui (le talent) ou par non (l’envie de dégueuler) ? Dernière question : si je lui mets ma main dans la gueule, suis-je un affreux ringard ?

Vous me direz que je suis borné ? Oui. Et même mieux que ça : je fais exprès de me borner, des fois. C’est volontaire. C’est pour éviter de finir à Sigmaringen, et dans une certaine confusion, dans mon âme.

Spectateurs. Peut-être avez-vous remarqué comme moi, dans les théâtres institutionnels, l’âge des spectateurs ? Soixante ans, ben oui... Et donc, dans quinze ans, ils seront tous morts et les théâtres subventionnés seront vides. Ainsi se terminera une épopée commencée avec Copeau, Dullin, puis Léo Lagrange et Vilar… Quelque chose, quelque part, aura foiré… Mais quoi ?

Les salles sont pleines, disent-ils. Oui, mais ni plus ni moins en cette saison que le Restaurant du Col ou l’Hôtel des flots bleus : des sexagénaires qui sortent, des couples de la troisième chance se tenant par la main… Tous morts dans quinze ans. Préparons-nous à une immense et totale crise de la fréquentation ; elle débute dans très peu de temps.

Culture pour chacun. Dans la querelle actuelle (Culture pour tous – Culture pour chacun…), je ne comprends pas bien ce que veut monsieur Mitterrand. Mais, d’un autre côté, il y a vingt ans que je ne comprends plus – ou je comprends trop bien ? - ce que veulent mes congénères cultureux et c’est pourquoi dans le débat actuel, je m’abstiendrai. J’ai noté, depuis quelques décennies, un recul du sens de la responsabilité sociale chez les subventionnés de l’étage supérieur, un renouveau ardent du carriérisme, un manque d’idéalisme remplacé par la référence exacerbée à “ l’art ” ou “ la Création ”. J’en ai ici parlé vingt fois.

Alors, je me répète.

Avoir mis “ l’art ” (et “ la Création ”) au dessus de la culture ou comme son unique constituant est un faux-sens grave.

Avoir déclaré “ le vilarisme obsolète ” (1998) ; avoir relégué l’Education populaire en dehors de la Culture ; traîner des pieds à l’action culturelle, et enfin n’avoir jamais commencé le moindre début de combat contre le show-business, hier, et le médiatisme, aujourd’hui, tout cela ne me rend pas vraiment sympathiques les milieux artistiques.

Est-ce que j’exagère ? Mais non ! Il n’y a qu’à lire le journal ! Prenez, dans Libération, Jean-Pierre Vincent (4 février 2011). A la question “ Vous dites que les artistes sont en “ liberté surveillée ”… ”, il répond : “ Ils (les pouvoirs publics) nous demandent sans cesse de nous justifier, d’exister dans la société à travers des actions de lien social. C’est-à-dire de maintien de l’ordre en version soft. Ils veulent qu’on calme les gens. 

Vous avez bien lu : l’action culturelle, c’est de la police soft (et il ne semble pas faire de l’humour !) Là, on est pétrifié par la stupidité du propos ; et on mesure la distance qui sépare Vincent des Vilar, des Jeanson, des Dasté. J’ai plusieurs fois écrit ici que l’actuelle génération des patrons du théâtre public avait trahi les fondateurs. Mais aller jusqu’à confondre l’action culturelle et la police, c’est du jamais vu. Ah, c’est pas Vincent qui serait allé avec les Copiaux faire du “ maintien de l’ordre soft ” dans des villages ! Non : qu’on leur envoie les flics et qu’on nous laisse faire de l’art ! Plus loin, dans le même article, il précise : il faudrait “ une loi d’orientation qui remettrait l’art… l’art, pas la culture, au centre de la société ”. Bref, revoici l’esprit bourgeois, méprisant, installé, content de lui. Ca sent les beaux quartiers, la morgue, le cigare. Vincent, ne nous insulte pas ! Rote et pète dans la soie, fais de l’art et tais-toi ! JB