Je n’ai plus, hélas, mesdames et messieurs, chers
lecteurs, de courage. Prendre ma plume encore
une fois ? Avoir une opinion, une autre, puis
une autre encore ? Trop fatigué. Fatigué d’une
journée, un mois, une vie à lire dans les journaux
ce que je dois faire, ne pas faire, respecter,
admirer... Je me dis que la vie devait être bien
douce quand, au siècle de Ramsès II, on portait de
l’eau dans un panier en rotin jusqu’à une citerne
à douze kilomètres ; et on était dispensé d’avoir
une opinion sur Karl Lagerfeld (« Avec la crise,
la haute couture doit devenir modeste ! »), par
exemple.
En effet, le péon du médié, dans ce temps-là,
sous la schlague du garde-chiourme, n’entendait
que : « Avance ! » Tandis que notre époque est
beaucoup plus cruelle que ça : il faut aussi trouver
qu’Andy Warhol est vachement intéressant. Et
on nous pose des problèmes insolubles ! Ce
rappeur, par exemple, qui veut passer sa gonzesse
à la moulinette (puisqu’elle l’a trompé, il va lui
faire un tas de saloperies , il en dresse une liste
exhaustive ; c’est très mal ; et ce n’est pas
Baudelaire), doit-il retirer son texte ? La ministre
de la culture, qui est habituellement préposée à
la défense de la transgression par l’art (« L’art,
c’est la transgression », proclamait Villepin
quand il était Premier ministre, vous vous
souvenez), a été « révoltée » par cette « apologie
sordide de la brutalité envers les femmes, d’une
cruauté inouïe ». Elle a déclaré : « La liberté
d’expression s’arrête où commencent l’incitation
à la violence et la manifestation de la haine la plus
nauséabonde ». Je m’en fous, notez bien, mais
la haine nauséabonde, il y a ça dans quelle loi ?
Elle en appelle au « sens des responsabilités des
dirigeants des chaînes de télévision » et ça, ça me
fait rire car moi, je trouve depuis longtemps que
TF1 est un ennemi de l’humanité et qu’il faudrait
des manifs’ en boucle autour de leurs bureaux
pour lutter contre eux. Passons. Dois-je choisir
la liberté de l’artiste ou le sens des responsabili-
tés ? Ou, arguant d’une certaine lassitude, vais-
je préférer Ramsès II ? En gros, la ministre dit :
il y a des limites à la transgression : du caca dans
les bouteilles avec l’argent public, oui mais des
propos manifestant une haine nauséabonde, non.
Je choisis le fouet. Pi après, tiens, un bon petit
somme.
Résumons. La transgression, c’est que pour les
artplasteux et les théâtreux - Jan Fabre, quand
les portes du théâtre subventionné sont fermées
bien à clés et que le peuple peut pas y venir. Mais
si c’est de la variétoche, alors là, faut surveiller
votre langage ! Le con de rappeur, il croyait qu’en
art il n’y avait aucun interdit ! Pauvre niais. Ah,
on est plus à l’époque bénie de la lutte contre la
censure ringarde. Dans ce temps-là, elle vous
tombait dessus d’en haut et aussi sec une foule
d’intellos outrés descendait dans la rue de l’Odéon
avec de la bonne conscience comme de la mousse
à raser dans les oreilles et les trous de nez ; et le
ministre était ridicule. Mais c’était pas de la
variété, qu’on censurait, d’accord... Moins
dangereux, quoi.
Là où ça se complique, pauvres amis, c’est que
les Belges s’en mêlent, dans ma pauvre tête post-
moderne. Certains Belges ont crié : « Les Wallons,
c’est du caca ! » dans une enceinte sportive
(c’est ainsi qu’on appelle désormais ces temples
qui abîment la belle idée de sport). Ces propos
étaient-ils « à caractère ludique, taquin,
légèrement moqueur » ou étaient-ils « blessants
et injurieux » ? La question me ratatine le
cerveau. ... Ah, je préférais les coups de fouet
sous Ramsès.
Tout se complique encore si je lis dans un journal
que tel grossium du show-biz, qui s’est installé
hors de son pays pour payer moins d’impôts, a
été, déclare-t-il, « blessé » par les accusations
« d’hypocrisie par rapport à mon travail d’activiste »
contre la pauvreté. Si je comprends bien, d’un
côté il appelle le peuple à donner à la quête et de
l’autre il se tire au paradis fiscal. Qu’est-ce que j’en
pense ? Mais rien ! Parce que si je vous dis ce que
je pense d’une vedette du show-biz en général,
vous allez porter plainte contre moi pour manque
de respect ! Donc, ma préférence : fouet sous
Ramsès.
On vit une époque bizarre, non ? Faut transgresser,
mais faut pas s’en prendre aux femmes, aux homos,
aux juifs, aux arabes, aux blacks. Ni faire de la
peine aux dames patronnesses du rock qui font
le bien. Tenez, si je vous dis que je ne donne jamais
au Téléthon parce que je trouve dégueulasse la
prise en otage du public sur les écrans (idem le jour
du Sidaction ; et demain, c’est quoi ? la confession
obligatoire ?), vous allez me traîner devant le
grand manitou, n’est-ce pas ? (Eh, oh, une
majuscule à Manitou, hein ; respecte les Indiens,
salaud !)
Les seuls dont on a droit de se moquer, c’est les
curés. Attention : les catholiques ! Seulement les
curés catholiques. Et les bonnes sœurs, aussi.
Sans ça, tous les autres, c’est procès, diffamation,
déshonneur et traitage de salaud. Donc, tant qu’à
faire, j’aime autant porter mon eau dans un panier
en rotin, recevoir mes trois cents coups de fouet
quotidiens, peinard, et aller me coucher le soir
dans la paix du grand Mogol qui ne me demande
pas d’avoir une opinion sur la transgression, l’art
contemporain, le destroy protégé, et le respect
de la femme, des juifs, des arabes, des homos et
des blacks.
Et sur l’art ? Sur l’art, plus un mot. Houlala. Tout
ce qu’il y a dans mon journal en rubrique Cultures,
eh ben je tourne les pages avec une indifférence
polie, en me cachant si je suis dans un endroit
public, car je veux pas qu’on me soupçonne d’être
un ennemi de la contemporanéité et tout ça, un
nazi. Puis, discrètement, je le fous à la poubelle
en me disant que Marcel Duchamp va passer par
là et le ramasser pour en faire une œuvre avec les
gars de Télérama. Quoi, « C’était pas une poubelle
mais une pissotière » ? Et alors ? Bon, vas-y,
les coups de fouet, vas-y.
Si vous saviez comme j’en ai marre, mes amis.
Le problème du respect m’épuise. Et le plus
terrible, c’est que la répression se fait au nom
des drouadelommes ! Il faut respecter l’anti-art
au nom de l’art, le dégueuli au nom de la nuance,
la merde au nom de mon honnêteté intellectuelle
et être pris pour un con au nom du respect dû à tous
ces gens-là, les Elites, les Créateurs, les Experts,
les Transgresseurs officiels et les Authentiques
rebelles de mon cul.
Eh, oh, une majuscule à Mon Cul. Un peu de
respect, quand même !
JB