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Musées et politiques culturelles : l’impulsion territoriale

PAR Philippe Poirrier
mardi 16 novembre 2010

POULARD Frédéric, Conservateurs de musées et politiques culturelles. L’impulsion territoriale, Paris, La Documentation française, 2010, 190 pages, collection « Musées-Mondes », 21 Euros.

L’histoire des institutions culturelles, et notamment des institutions patrimoniales, enregistre une véritable embellie depuis deux ou trois décennies. Cette histoire, longtemps confisquée par les acteurs des secteurs patrimoniaux dans une perspective de formation professionnelle ou dans un cadre commémoratif, fait désormais l’objet d’un investissement de la recherche en sciences humaines et sociales. La légitimité acquise par l’histoire culturelle, et en son sein par l’histoire des politiques culturelles, contribue à cette conjoncture académique. La diversité reste de mise, dans les thèmes privilégiés, comme dans les méthodes mobilisées : histoire de la raison patrimoniale, histoire administrative des institutions culturelles, histoire des politiques publiques de la culture, à l’échelle de l’Etat comme des collectivités territoriales. Ajoutons que ce territoire de recherches, qui ne s’est pas véritablement autonomisé en tant que discipline, est arpenté par des historiens, des socio-historiens, des politistes ou encore des historiens de l’art.

Le livre de Frédéric Poulard, issu d’une thèse de sociologie soutenue en Sorbonne, illustre parfaitement l’état des lieux historiographiques que nous venons d’esquisser. L’auteur combine avec talent une approche socio-historienne et une perspective qui relève prioritairement de la sociologie des professions. Aussi cette histoire des musées des collectivités territoriales choisit le prisme des conservateurs pour comprendre le jeu des acteurs qui gouvernent les politiques culturelles. Ce choix est judicieux, et permet de comprendre le jeu subtil, qui évolue dans le temps et en fonction des configurations locales, entre les élus locaux, les représentants de l’Etat — en Centrale comme dans les Directions régionales des Affaires culturelles — et les professionnels des musées.

L’analyse confirme la difficulté pour l’Etat de mener une véritable politique en direction de musées qui relèvent du bon vouloir des collectivités territoriales, alors même que, pendant longtemps, la direction des Musées de France manque de moyens et de personnels pour traduire sur le terrain les ambitions affichées. Les réseaux des professionnels sont dès lors des relais efficaces, et permettent en retour à ces derniers de peser dans le jeu politique local en utilisant l’arbitrage et le soutien des services de l’Etat. Ce sont également des réseaux militants de professionnels, souvent proches du parti socialiste, qui permettent à partir des années 1970, non sans résistance de l’administration centrale, de faire évoluer la notion de musées au-delà des seuls musées des Beaux-Arts ; et de faire reconnaître les écomusées.

Comme dans d’autres secteurs culturels, la hausse du budget du ministère de la culture qui caractérise les années 1980 permet de prolonger les premières initiatives de la décennie précédente. Les musées bénéficient aussi de la meilleure structuration des politiques culturelles des collectivités territoriales. Enfin, la contractualisation entre l’Etat et les collectivités territoriales devient un mode généralisé de gouvernance. La loi de 2002, qui institue la label « musée de France », participe de cette logique, non sans marquer symboliquement le rôle de l’Etat, alors même que ces capacités réelles d’intervention sont plus que fragilisées.

Ce livre invite à une lecture plus complexe que la vulgate. Il ne manquera pas d’interpeller, voire éclairer, tous ceux, élus, acteurs culturels et citoyens, qui s’interrogent sur l’avenir des politiques culturelles à l’heure de la double réforme de l’Etat et des collectivités territoriales.

Philippe Poirrier Université de Bourgogne

Dominique Poulot, « Bilan et perspectives pour une histoire culturelle des musées », Publics et musées, 1992, n°2, p. 125-149.

Philippe Poirrier, Les Enjeux de l’histoire culturelle, Paris, Seuil, 2004. Deux états des lieux : Loïc Vadelorge, « Quinze ans d’histoire des politiques culturelles. État, institutions, collectivités locales » dans Laurent Martin, Sylvain Venayre (dir.), L’histoire culturelle du contemporain, Paris, Nouveau Monde, 2005, p. 153-170 et Pascale Goetschel, « Les politiques culturelles. Un champ neuf pour l’histoire culturelle ? » dans Benoît Pellistrandi et Jean-François Sirinelli (dir.), L’histoire culturelle en France et en Espagne, Madrid, Casa de Velasquez, 2008, p. 3-21.

Philippe Poirrier, « Le patrimoine : un objet pour l’histoire culturelle du contemporain ? Jalons pour une perspective historiographique » dans Soraya Boudia, Anne Rasmussen et Sébastien Soubiran (dir.), Patrimoine et communautés savantes, Rennes, Pur, 2009, p. 47-59.